mercredi 15 octobre 2014

Ben et sa Tumba ¤ Barclay EP 72.700 (1968)


Ce n'est pas un hasard si l'exotica, succédant au jazz déjà soigneusement laminé par les élites blanches, est devenu le courant musical en vogue au milieu des années 50, comprenez au crépuscule des politiques coloniales ayant soigneusement entretenu la condescendance des métropolitains envers toute culture préalablement soumise, éventuellement considérée au motif de ses velléités émancipatrices plutôt que par sa richesse potentielle. L'occidentalisation des musiques d'ailleurs s'est généralement effectuée sous le mode du divertissement, par l'incitation à l'évasion et au voyage ; ce traitement est alors une garantie facile et immédiate de respectabilité et de rentabilité, à l'aube de la production musicale de masse autant que du développement dramatique des transports. C'est aussi l'occasion d'un renouvellement esthétique pour les interprètes de ces musiques, traduit par une explosion de couleurs des décors, des vêtements mais aussi des humains, quand le jazz, la variété ou la musique classique demeuraient désespérément sobres. Confinant au burlesque aujourd'hui, à l'heure de la globalisation, le télescopage grossier des cultures perdure encore dans certains lieux immuables tels les cabarets, ou bien renaît sporadiquement le temps d'une mauvaise comédie ou d'un anniversaire hipster (si ce n'est pas la même chose), mais il n'y a plus vraiment lieu de s'indigner, au contraire. Ainsi chez Hanimex nous nous autorisons à pardonner un relatif manque d'authenticité, car nous aimons la légèreté des saveurs exotiques gentiment acidulées, et en général tout ce qui incite à l'épanouissement ensoleillé voire lascif.
Bien que d'origine algérienne, c'est en popularisant les rythmes afro-cubains que le chanteur et percussionniste Ben Bakrim a connu le succès. Il n'est pas imprudent d'affirmer que Ben a largement initié le philistin parigot à la magie des syncopes caribéennes. En témoigne sa discographie pléthorique entamée en 1955, en plein boom exotica : elle comporte près de trente EP sous le nom de Ben et sa Tumba (complété parfois de "son Orchestre"), tous parus chez Barclay en une quinzaine d'années seulement, période au cours de laquelle ce travailleur acharné était aussi directeur de l'orchestre du Lido. Les amateurs de rare groove connaissent surtout Ben pour son ultime - et magistrale - livraison discographique en 1971 sous le nom de Ben & the Platano Group, apogée paroxystique d'un parcours qui aura mis le temps à décoller, notamment faute de concurrence. Au fil des ans, Calypso, Boléro, Cha-cha, Mambo, Conga reviennent invariablement au programme, dans un ronronnement à peine troublé par quelques reprises de meilleure tenue, citons par exemple "Watermelon Man" ou "Soul Sauce" au milieu des années 60.
Antépénultième volume de cette prolifique série, le sympathique EP que nous présentons ici est paru fin 1968, et c'est un exemple parfait de joyeux cabotinage musical comme nous aimons en rencontrer, ainsi que le prouve le premier morceau "Cortate los Pelos Antonio", un jerk nerveuxBen tente de convaincre son pote Antonio (à la voix plutôt fluette) de se faire couper les cheveux... Ils parlent dans un espagnol de pacotille et ça amuse bien le franchouillard de base, mais au final ça donne un track efficace au milieu d'un set boogaloo. "Malika" qui complète cette face A est un boléro sans grand intérêt, et "Mazatlan" est un cha-cha mâtiné de guajira, au tempo plutôt lent lui aussi mais assez lyrique. Le dernier morceau "Te Chocolate o Cafe" (no comment) redonne un peu d'allant à l'ensemble, c'est un cha-cha classique où le contrechant du piccolo équilibre la voix, laissant la conclusion à l'orchestration qui, c'est assez rare pour être signalé, ne sent pas trop la naphtaline.
Moins rare, moins frénétique et certainement moins désirable que le dernier EP de Ben paru en 1969, "Jerk's Latino Americano" (bon courage si vous le cherchez), ce disque inédit par ailleurs est tout de même digne de figurer sur votre wishlist.

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Une petite anecdote pour finir : Ben était surnommé 'Zouber' pour éviter la confusion avec son frère Ben Ahmed qui fut joueur puis entraîneur au Football Club des Girondins de Bordeaux.