mercredi 1 juillet 2015

Philip Catherine ¤ Stream


En 2015, même le moins informé des amateurs de rare groove connaît Placebo. Mais maintenant que les trois albums de ce groupe mythique ont été officiellement réédités, on pourrait peut-être passer à autre chose ? D'autres musiciens talentueux ont proposé des travaux tout aussi excitants : George Jinda dans Speed LimitIan Carr avec Nucleus, Volker Kriegel et le Mild Maniac Orchestra... est-ce qu'on en parle autant ? Les découvertes qui s'écartent du commun ont souvent plus de saveur, le bon digger le sait mieux que quiconque (à l'inverse du mauvais digger, cela va sans dire).
Eh bien non, malgré tout, ça ne s'arrête pas. Peine perdue, il y aura toujours quelqu'un pour la ramener avec du PLACEBO RARE EURO GROOVE SAMPLES… Parce qu'après de nombreux bootlegs, après les exhumations de side-projects ou d'avatars tous moins connus les uns que les autres (The J.J. Band, Plus, Solis Lacus…), le "laboratoire" de Marc Moulin demeure une référence fermement incontournable : qualitativement bien sûr, mais aussi par le taux de sampling ou de relecture de son œuvre toujours aussi élevé, bien que tout ait été rabattu sur le sujet depuis environ deux décennies.
Involontairement influent, Placebo étonne surtout par la contemporanéité (sic) de sa griffe, qui s'est invitée dans quasiment tous les revivals depuis que la musique a cessé d'engendrer de nouveaux courants, et dont la patine semble proprement indémodable désormais. Perf' !
Au nombre des piliers de la bande à Marc Moulin, un nom se démarque : celui de Philip Catherine (avec un 'C', ne pas confondre…), formidable guitariste à la carrière exemplairement dévouée au jazz, ponctuée d'innombrables rencontres et de concerts enthousiasmants. La discographie du bonhomme est évidemment très fournie, mais s'avère quelque peu inégale de par ce foisonnement. Curieusement (ou pas ?), son premier album "Stream" n'a jamais connu de réédition à ce jour, bien qu'il soit d'excellente facture et qu'il apparaisse, au moins chronologiquement, comme le chaînon manquant entre "Ball of Eyes" et "1973". On est toutefois plus proche du premier cité vu la période d'enregistrement (1970-71), ce que l'écoute vient confirmer.
Choisi comme single, le morceau d'ouverture du LP "Memphis Talk" (mal orthographié sur la pochette du 45t…) est un groove en slow mo plutôt percutant : thème accrocheur joué à l'unisson par les cuivres et la guitare, backbeat très appuyé. Le premier chorus revient naturellement au leader, qui passe bientôt le relais au trombone (l'excellent Jiggs Whigham) sans que l'énergie ne faiblisse pendant ces quatre minutes. Gros track !
En face B du 45, on aurait pu avoir "Jeux Interdits", dont la mélodie connue de tous pouvait sans doute permettre d'écouler pas mal d'exemplaires, surtout en province… histoire d'en trouver plus souvent en vide-grenier, quoi. Las… Peut-être le traitement aventureux (tempo malmené et grosse disto au milieu) infligé au thème de Narciso Yepes a-t-il rebuté les commerciaux de Warner France - encore que Hendrix avait fait pire avec l'hymne américain Bref, c'est "Un Ecossais dans un Chambre Noire" (nous ne comprenons pas ce titre) qui occupe le flip, et même si la conclusion rappelle effectivement Hendrix (d'assez loin tout de même), cette composition n'incite pas forcément à une réécoute immédiate. Dans un style voisin, mais plus réussi, "Foire" et "Cloître des Célestins", aux thèmes faussement naïfs (voix accélérées, ambiance de carrousel), sont finalement très originaux dans leur développement, plus poussé que pour le susdit flip (non, ce n'est pas une contrepèterie). Autres bons moments, le sympathique shuffle "Bass Line" ou l'inattendue et nerveuse reprise du "Give It Up or Turn It a Loose" de James Brown. Les cinq morceaux restants ("November", "C. & D.", "Stream", "Face", "Let's Put It Like This") portent l'évidente "signature" Placebo, et contribuent tout aussi activement à garantir l'étiquette "rare groove" de cet opus.
Cette signature se perçoit tant par la production d'ensemble que par certains gimmicks récurrents (mélodies et rythmiques fouillées, sons de claviers et arrangements de cuivres aux couleurs inattendues), récurrents car nous avons le recul pour cette appréciation bien sûr Ces caractéristiques sont des repères importants dans l'évolution du projet de Marc Moulin et ses acolytes, projet qui n'était pas limité à l'enregistrement d'albums exploratoires mais comprenait aussi concerts et collaborations dans des répertoires très vastement jazz.
Sur ce premier disque, Philip Catherine n'en fait pas (encore) des tonnes : il y aurait presque plus de guitares chez Placebo qu'ici ! Son empreinte transparaît surtout dans ses choix "techniques" : les réglages d'effets et l'attaque rythmique diffèrent selon les morceaux, ce qui au passage évite de se lasser lors d'une écoute intégrale du disque, et son phrasé se révèle clair et délié (l'influence certaine de Barney Kessel et Wes Montgomery). Ses improvisations concises sont à l'opposé des étalages "tégévesques" d'un John McLaughlin ou d'un Larry Coryell - que Catherine côtoiera finalement quelques années plus tard - mais ne sont pas pour autant mises en avant dans le mix. Ainsi le groupe (dont la rythmique est complétée par Freddy Rothier à la basse et Freddie Retonde à la batterie) n'est pas spécialement au service de la guitare, confirmant le sentiment d'écouter un disque de Placebo sous alias.


Homogène et agréable quoique inabouti, cet album de Philippe Catherine est au final bien plus captivant que les suivants sur Atlantic où le groove s'incline au nom de la tendance jazz-rock. Mais le grand intérêt de "Stream" est surtout d'offrir un instantané unique du groove instrumental européen du début des années 70, dont on a dit et redit qu'il n'a jamais existé commercialement, limitant drastiquement son rayonnement - d'autant plus en terre francophone hélas Mais heureusement, nous sommes là ! 

Oh Ye : plcb://www5.zippyshare.com/v/wVOnYgDl/file.html